6) L'APOTHEOSE
Cet "épisode" passé, je restai donc sans ma petite chienne. Et la vie reprit son cours entre les caprices de Madame, les disputes avec mon père, et les propos toujours aussi désagréables (doux euphémisme) que je pouvais entendre.
Mes malaises la dérangeaient, elle ne supportait pas de me voir en crise et n'hésitait pas à me secouer dès lors qu'un état convulsif se déclarait... Après je perdais connaissance et c'était la réprimande lorsque je reprenais conscience.
Pensait-elle que je le faisais exprès ? Elle n'a jamais cherché à savoir ce que j'éprouvais avant, pendant et après ces malaises.
Devant les neurologues, elle parlait à ma place et en changeait régulièrement dès qu'elle entendait de leur part un propos qui la gênait.
Au point qu'un jour, un nouveau neurologue lui a dit : "mais laissez-la donc parler, elle est assez grande pour s'exprimer. Et c'est elle qui ressent les troubles !".
J'avais cette sensation qu'elle avait compris à quel point elle était à l'origine de mon anxiété, génératrice des crises, et se refusait à l'admettre.
J'ai donc acquis ce réflexe systématique de me cacher, dès lors que je sentais une crise s'annoncer (ce que l'on appelle "l'aura"... Les quelques signes que j'étais seule à détecter. Un mal de ventre, un noeud au niveau de la gorge et un trouble inexplicable).
Le seul problème que cela posait c'est que je risquais la chute à tout moment, et les toilettes étaient mon seul "refuge" pour qu'elle ne me voie pas.
J'ai gardé jusqu'à une période toute récente ce réflexe de "protection", qui m'a valu bien des fractures, brûlures ou autres.
En fait, je tentais de gérer seule ces crises d'épilepsie par un conditionnement personnel (essayer de me rassurer intérieurement, ne pas paniquer)... Parfois cela fonctionnait, d'autres fois pas.
J'étais donc "une tarée", je ne ferai jamais rien de bien, ne pourrai pas me marier, ne pourrai pas avoir d'enfant, je ne trouverai jamais de travail, je ne pourrai pas faire de sport, pas conduire...
Bref, il me restait deux solutions :
- Entrer dans les Ordres (si tant est que l'on m'y accepte !),
- Ou me jeter dans le canal proche de chez moi.
Il est évident que pour commencer une vie, ce genre de propos n'ouvre pas de larges horizons.
A moi, donc, de tenter de les trouver... Ces horizons bien nébuleux à première vue.
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Je me suis donc juré que cette femme n'aurait pas raison de ma vie. Je n'avais qu'une idée en tête, prouver qu'elle avait tort. Prouver qu'une épileptique n'est pas forcément dénuée de capacités intellectuelles et physiques. Prouver aussi, et surtout, que j'étais capable de donner de l'amour.
La vie devint cependant infernale à la maison et ailleurs.
Non contente de m'avoir traumatisée avec le ménage et les journées passées assise sur une chaise les bras croisés dans sa blanchisserie lorsque j'étais enfant, quand arriva l'âge de l'adolescence elle m'empêcha aussi de voir mes amies.
Selon elle, le fait d'être reçue chez quelqu'un impliquait une réciprocité obligatoire qu'elle ne voulait pas s'imposer.
"Recevoir, ça coûte cher, il n'est donc pas question que tu acceptes une invitation que je devrai rendre ensuite !".
Les vacances scolaires, je les passais seule, dans ce mortel appartement. Interdiction de sortir.
Sauf, bien sûr, pour les courses de Madame.
Il y avait bien des moments où je partais passer quelques jours chez ses parents et chez sa soeur aînée. Ils habitaient près de Denain, à 50 kms de chez nous. Ce n'était pas grand chose mais c'était la campagne et j'y étais mieux qu'avec elle ou seule.
Mais cette solution lui était presque obligatoire car elle avait changé d'emploi et partait désormais travailler chaque jour en tramway, à une dizaine de kilomètres de notre appartement.
Elle ne pouvait pas me laisser totalement sans surveillance et nous n'avions pas le téléphone !
Mon père avait traversé la crise de Mai 1968 avec fracas... Perte de son dernier emploi à ROUBAIX. Il était donc au café à longueur de temps.
La firme qui embauchait ma belle-mère pour la blanchisserie avait fermé ses portes.
Ma belle-mère s'en était donc remise à son ancien travail et avait sollicité des employeurs potentiels parmi les notables et lainiers encore en activité (mais dont le déclin commençait à se faire sentir dans les années 1970).
Ses "références" lui permirent d'être embauchée dans deux maisons :
- Les "MULLIEZ",
- Les "TOULEMONDE".
Mme MULLIEZ étant la belle-soeur de Mme TOULEMONDE, ma belle-mère fit d'une pierre deux coups et partagea son temps entre les deux familles.
Deux familles, dont je dois - avouons-le - ne dire que du bien tant j'y ai été gentiment accueillie.
Pourquoi le couple MULLIEZ m'invita-t'il à passer occasionnellement un après-midi en compagnie de leurs plus jeunes enfants, avec leur dernière fille surtout à peu près de mon âge ?
Comment oublier ce jour où j'étais dans le jardin avec Fany (cette petite fille) et où Yann, son frère, me proposa gentiment de m'amener une boisson ?
Je fus touchée par cette façon de me traiter ; moi qui n'étais que la belle-fille de leur femme de ménage (soyons clairs)...
Quant à la famille TOULEMONDE, j'y étais la bienvenue aussi car je gardais leurs petits-enfants.
Ce couple plus âgé avait de nombreux petits-enfants qu'il recevait régulièrement.
Je les occupais, les surveillais, et ce couple était ravi de voir comment je prenais cette "responsabilité" à coeur.
Etait-ce ma belle-mère qui leur avait proposé mes services ? Je ne sais pas. On ne m'a jamais demandé mon avis pour rien. J'appliquais les consignes !
Il est arrivé plusieurs fois, où, durant les vacances, ce couple partait dans sa propriété à Hardelot, et où ma belle-mère les accompagnait pour y poursuivre son service.
J'étais également conviée à les suivre et je m'occupais aussi des petits-enfants...
Seul mon père était, comme il le disait lui-même : "interdit de séjour à Hardelot".
Il n'eût pas fallu que l'on sache qui et comment était mon père.
Il restait donc seul...
Je peux vous dire, quoi que l'on en pense et quoi que l'avenir ait "fait" de la famille MULLIEZ surtout, que ces personnes étaient bien plus simples que
l'était ma belle-mère.
De vrais riches. Je crois qu'on peut le dire comme cela.
Je respecterai toujours cette famille qui a monté l'Empire que chacun connaît dans le Nord de la France et un peu partout dans le monde !
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Notre rue était relativement commerçante pour l'époque, quelques magasins de proximité et un coiffeur aussi.
Comment faire "l'impasse" sur ces deux commerçants que je voyais le plus régulièrement :
- un épicier, pour y acheter le vin rouge de table que ma belle-mère n'osait pas acheter elle-même,
- une mercerie, tenue par une vieille dame qui en avait fait un véritable "fourre-tout", et où l'on trouvait effectivement de tout... Y compris... Les serviettes périodiques que Madame cachait sous un autre terme et m'avait appris à prononcer, sans m'expliquer de quoi il s'agissait et que j'étais chargée de lui procurer !
Il eût été si simple d'appeler "un chat" "un chat" pour évoquer les serviettes périodiques dont elle avait besoin chaque mois... Mais ce terme la dérangeait.
Son corps la dérangeait, sa vie de femme aussi, et forcément mon approche de la puberté ne se fit pas simplement.
A l'âge de 11 ans, je ne savais rien de la façon dont s'opère la métamorphose d'une fille.
Elle m'empêchait de regarder mon corps. Elle me scrutait dans la salle de bains (enfin installée) et n'avait de cesse de me dire : "Le corps c'est sale ! Dépêche-toi de t'habiller ! Ne te regarde pas !".
Comment trouver ses repères dans ces conditions ?
Le jour où j'ai constaté une tache de sang sur mon linge de corps, j'étais perdue. Que faire ? Lui dire ? Le taire ?
J'en étais à ce point crispée que je craignais qu'elle me dispute parce que mon linge était taché !
Doucement, je me suis approchée d'elle dans la cuisine alors qu'elle était occupée. Je ne savais comment lui dire.
J'ai lâché un "j'ai du sang sur mon slip"...
J'ai reçu pour réponse :
- "Et bien, ma pauvre fille, tu es réglée !" (SIC).
"Ma pauvre fille" ? Mais de quelle maladie étais-je donc atteinte pour qu'elle m'en parle comme cela ?
"Réglée", c'est quoi ça ?
Et bien oui, j'en étais là. C'est cela qu'elle avait fait de moi. Une pauvre fille ignare de son propre corps.
Aujourd'hui, je peux vous le dire : ce genre de comportement et ce type de réactions de la part d'une femme peut conditionner toute votre vie future.
Experte dans le domaine de la destruction, sur ce plan là aussi elle m'a bloquée.
Sans oublier, néanmoins, de m'expliquer comment l'on enlève une tache de sang... C'était bien entendu indispensable à mon éducation.
C'est donc une personne extérieure qui a dû m'expliquer ce que "les règles" signifiaient.
Grâce à cette jeune femme je fus rassurée.
Rassurée, mais obligée de porter des serviettes périodiques épouvantables dont je me souviendrai longtemps encore !
Au collège, j'entendais les autres filles parler des "tampons périodiques".
J'osai un jour en parler avec ma belle-mère.
La réponse tomba telle un couperet : "il n'en est pas question. Si tu veux perdre ta virginité c'est tout ce qu'il faut faire. Tu n'y penses pas, tu es folle !".
Oui, décidément, je devais vraiment être folle. Folle et tarée (ce n'est pas pareil ?)...
Je cumulais tout, vraiment. Et c'est comme cela qu'elle souhaitait faire de moi une adolescente sage et exemplaire ?
Je suis restée "sage". "Exemplaire" un peu moins, car je ne recherchais qu'une chose : l'affection.
Et je commençais à plaire aux garçons.
Ce ne sont cependant pas mes vêtements qui permettaient de me rendre attirante. J'étais habillée avec des vêtements de seconde main. Les vêtements des autres ! Qu'elle se procurait je ne sais où au plus bas prix, sans que j'aie droit de regard sur couleurs et formes. Et bien souvent cela donnait de curieux résultats.
Mme MULLIEZ lui donnait parfois des vêtements provenant de sa fille.
Mais des tabliers surtout...
Tabliers que ma belle-mère trouvait tellement beaux et pratiques qu'elle m'en faisait des robes !
Avez-vous connu les maillots de bain tricotés mains ? J'ai connu, car j'ai porté !
Elle n'a pas réussi à m'exempter de piscine car mon professeur de sports a lutté avec moi, mais elle a réussi à me ridiculiser aux yeux de toutes.
Trop cher un maillot de bain. Elle l'a fait elle-même. De couleur rouge... Très discret quoi ! Cette matière me piquait de partout. Sortie de l'eau avec cela c'était un supplice pour la peau.
Si je plaisais aux garçons, j'étais donc la risée de toutes les filles qui avaient cette chance d'être "à la mode".
Une fille de ma classe dont les parents étaient boulangers, était justement de celles-là. Toujours habillée à la dernière mode.
Nous faisions route ensemble et il m'était arrivé d'entrer dans cette boulangerie et de parler à ses parents. Parler de l'école, ou autres. Pas de ce qui se passait chez moi bien sûr. J'en étais incapable, même si les adultes devaient sentir que je cachais un profond malaise.
Un jour, cette fille arriva à l'école avec un sac dans lequel il y avait un imperméable qu'elle ne voulait plus porter mais qui était pratiquement neuf.
Elle me l'a donné en me disant : "tiens, ma mère m'a demandé de te donner ça. Si cet imper te plaît tu peux l'avoir".
J'ai eu un pincement au coeur, ressentant tout à la fois de l'émotion et de la gêne... J'étais quelque part honteuse, tout en ayant conscience que cela partait d'un bon sentiment.
Je l'ai porté cet imperméable... Longtemps d'ailleurs.
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